Je suis entre autres curieux, ouvert, intéressé par ce qui fait l’histoire, la vie et les relations entre les gens.
La population en Inde du sud est heureuse d’accueillir les étrangers et de leur faire connaître ce qu’ils font, pour un peu que l’on s’intéresse à eux.
C’est comme ça qu’au travers de discussions je découvre de nouveaux lieux de nouvelles histoires.
Je vous conduis aujourd’hui vers une autre de mes découvertes. Au milieu de nulle part dans la région de Tirunelvelli au sud du Tamil Nadu se trouve un village de tisserands uniques en Inde.
L’histoire
Dans ce village dont la notoriété historique a été oubliée par la course à la modernité, le tissage des nattes est depuis de nombreuses générations le savoir-faire de familles musulmanes de la communauté Labbai. Cette communauté a une longue, longue histoire liée aux échanges maritimes séculaires entre la côte tamoule et les marchands musulmans venus d'Arabie et de l'océan Indien il y a plus de mille ans.
L’histoire veut que vers la fin vers la fin du XIX siècle, un membre de cette communauté ait découvert de façon fortuite qu'en faisant longuement tremper les tiges de korai (une herbe semi-aquatique) dans l'eau de la rivière, celles-ci devenaient suffisamment souples pour être divisées en fibres très fines.

De génération en génération, les familles perfectionnèrent cette technique jusqu'à produire de célèbres nattes si fines et souples qu'elles sont parfois « nattes de soie ». Au lieu d'obtenir seulement 30 à 40 brins, ils ont réussi à diviser les tiges de Korai jusqu'à 100 voir 120 brins extrêmement fins.
Leur réputation a largement dépassé le Tamil Nadu et une de ces nattes exceptionnelles fut offerte à la reine Elizabeth II lors de son couronnement en 1953.

Aujourd’hui ces nattes sont commandées par des familles pour des cadeaux de mariages, ou encore pour servir de nattes d’agrément pour des familles aisées. Leur prix varie de 2 000 à plus de 5 000 roupies. (environ 20 à 50 euros)
J’entre avec mon contact dans l’un de ces petits magasins étonnamment humble et discret.
Sans connaître l’histoire de cette communauté avant de me rendre ici, je me suis un instant posé la question : Mais pourquoi j’ai fait toute cette route ? Ils vendent des nattes, certes elles sont naturelles et pas en plastique mais rien de plus. Dans ce commerce exigu, 3 hommes se tiennent là, assis, lascivement dans la chaleur du mois d’avril. Pas de climatisation, la porte ouverte sur la rue un peu poussiéreuse, des nattes roulées sur de vieilles étagères. Bref je me sens loin de l’artisanat unique dont on m’a parlé !

Dans la pièce à l’arrière, d’à peine 6 ou 8 m², un homme âgé travaille au milieu de nattes. Mais il semble qu’il ne fasse que des finitions et soit présent davantage pour me présenter les produits finis. Effectivement il déroule plusieurs nattes fièrement, et me montre la finesse des produits qu’il a fait. Derrière lui, de nombreuses photos de personnalités venues dans ce magasin pour acheter ces nattes exceptionnelles sont exhibées sur les étagères. La reconnaissance de son travail est toute aussi importante que l’humble salaire qu’il en tire.

Puis on me présente un petit bout de ces fameuses « nattes de soie ». Waow, c’est aussi souple qu’une pièce de coton, doux au touché. Il écarte un peu les fibres et j’aperçois les innombrables fils de coton qui ont servi au tissage de ces brins d’herbe si fins. Le travail est remarquable.
On sort du magasin et on me conduit un peu plus loin dans un recoin où se trouve une petite maison humble où deux femmes travaillent. L’une détaille le Korai en brins de plus en plus fins, l’autre procède au tissage.

Patiemment, avec une dextérité fruit d’un inlassable geste répété des millions de fois, ces 2 femmes continuent leur labeur sans se préoccuper de ma présence.
L’une d’elle me montre son travail et explique que c’est délicat car elle tisse les motifs à l’envers. Lorsque des mots sont tissés, elle découvre le texte une fois le travail fini, lorsque la natte est retournée.



